La «consonance israélite» réveille le zèle administratif
Pour une carte d’identité, un document religieux est exigé d’une pied-noir en Seine-Saint-Denis.
Par Catherine Coroller
QUOTIDIEN : mardi 7 août 2007
Elle est encore
bouleversée, Brigitte Abitbol. Elle ne comprend pas que pour un banal
renouvellement de carte d’identité, le greffier du tribunal d’instance
de Montreuil (Seine-Saint-Denis) se soit permis de lui demander, parmi
les pièces à fournir, «un acte de [sa] religion».
«Parce que vous avez un nom à consonance israélite», a-t-il expliqué.
«Ils n’ont pas à demander ce genre de chose ; dans aucun acte administratif on ne doit prouver sa religion»,
s’indigne-t-elle. Dans l’esprit de cette Française, juive née en 1950
en Algérie, tout se mêle: le décret Crémieux par lequel les juifs
d’Algérie se sont vus concéder en 1870 la citoyenneté française ; les
lois de Vichy qui les ont déchus de leur nationalité ; de Gaulle qui
les a rétablis dans leurs droits; l’indépendance de l’Algérie qui les a
contraints au départ ; le rejet anti-pieds-noirs dont ils ont fait
l’objet à leur arrivée en France.
Furieuse. Courant juin, Brigitte Abitbol se présente
à la mairie de Montreuil pour faire refaire sa carte d’identité. Là,
première surprise désagréable, elle apprend que, comme tous les
Français nés à l’étranger ou de parents étrangers, elle est astreinte à
une procédure spéciale. Depuis 1994, en effet, l’administration exige
d’eux un certificat de nationalité. «Déjà, le fait qu’on me demande de prouver ma nationalité m’avait contrariée mais bon, admettons.» Elle s’enquiert alors
auprès du greffier du tribunal d’instance, chargé de délivrer ce
certificat, des pièces à produire. Une liste imprimée lui est remise :
actes de naissance de son père et de sa mère, acte de mariage de ses
parents. Une mention manuscrite a été ajoutée : «acte de mariage religieux». Furieuse, Brigitte Abitbol se présente au tribunal d’instance avec les papiers demandés, sauf
«l’acte de religion». Entre elle et la
«dame de l’accueil», le ton monte. C’est Brigitte Abitbol qui raconte :
«La loi c’est la loi, vous fournissez ce qu’on vous demande», lui aurait rétorqué l’agent.
«Vichy, c’est fini. Je ne bougerai pas d’ici tant que vous ne
m’aurez pas montré le décret qui dit que je dois fournir un acte de
religion», répond
Brigitte Abitbol. L’agent appelle la police. «Deux gars baraqués arrivent. L’un me dit :
Vous
[les juifs, ndlr], vous vous sentez toujours persécutés. Vous n’êtes pas les seuls à souffrir.
»
Lorsque les policiers voient la liste des documents demandés par le tribunal, dont le fameux «acte de mariage religieux», ils s’adoucissent. Le greffier, qui avait refusé jusque-là de se montrer, est convoqué. Il maintient sa demande pour cause de
«nom à consonance israélite».
«Je ne le fournirai jamais», répond Brigitte Abitbol.
«Vous n’aurez pas votre carte d’identité», lui rétorquent les agents de l’administration.
Ancien commissaire de
police et président du Bureau de vigilance contre l’antisémitisme,
Sammy Ghozlan entend parler de cette affaire et vole au secours de
Brigitte Abitbol. Il saisit François Molins, procureur de la République
du tribunal de grande instance de Bobigny. Celui-ci lui répond que «suivant les instructions qui sont données [par] l’Ecole
nationale des greffes, spécialiste de la délivrance des certificats de
nationalité, le greffe [de Montreuil] demande effectivement aux
personnes [nées en Algérie et portant un patronyme à consonance
israélite] la production [d’un acte religieux], au même titre que
l’ensemble des collègues du département». En vertu de quels textes, les juifs d’Algérie font-ils l’objet d’un traitement spécial ?
La réponse vient du
Bureau de la nationalité au ministère de la Justice. Comme tous les
Français nés à l’étranger ou de parents étrangers, les rapatriés
d’Algérie qui demandant un certificat de nationalité, qu’ils soient
juifs ou non, doivent d’abord apporter la preuve que leurs parents
étaient Français. S’ils portent un patronyme à consonance gauloise,
l’enquête s’arrête là. Si le greffier soupçonne un patronyme d’origine
juive, les investigations se poursuivent. Objectif : déterminer si ces
personnes ont obtenu la citoyenneté française grâce au décret Crémieux,
qui en a fait des Français de plein droit, à l’égal de leurs
compatriotes non juifs, ou si elles relevaient d’un statut «de droit
local», ce qui en faisait des citoyens français de seconde zone. A
l’indépendance de l’Algérie, en 1962, seuls les Français de plein droit
ont conservé leur citoyenneté, les autres, devant, pour rester
Français, souscrire avant le 21 mars 1967 une déclaration «recognitive»
de nationalité française. Passé ce délai, ils ont perdu leur
citoyenneté.
Mais, problème, le
nouvel Etat algérien ne reconnaissant pas comme siens les déboutés de
la nationalité française, notamment les harkis, le parlement français a
voté en 1966 une loi stipulant que les personnes non «
saisies» par la loi algérienne pourraient conserver leur
citoyenneté. Quel intérêt dès lors de traumatiser Brigitte Abitbol pour
déterminer de quelle manière ses ancêtres sont devenus Français ?
D’autant que, d’après l’historien Patrick Weil, la quasi-totalité des
37 000 juifs algériens ont été naturalisés grâce au décret Crémieux.
En réalité, Brigitte
Abitbol ne fait pas l’objet d’un harcèlement particulier. Tous les
Français nés à l’étranger ou de parents étrangers sont victimes de ce
zèle administratif. En 1993, lorsque la carte d’identité papier a été
remplacée par sa version informatisée, l’administration en a profité
pour donner un tour de vis. Jusque-là, il suffisait, pour avoir de nouveaux papiers, de produire ceux qui étaient périmés.
«On renouvelait la carte d’identité sans vérifier. Notamment les
effets des indépendances. Or il s’avère que des gens n’ont pas conservé
la nationalité française», explique Gloria Herpin, du Syndicat des
greffiers de France. Désormais, pour obtenir une carte d’identité ou le
nouveau passeport biométrique, «il faut remonter jusqu’à la source de la nationalité
.
Ensuite, on tire le fil, on regarde s’il n’a pas été coupé d’un
coup de ciseaux : indépendance du pays de naissance, mariage avec un
conjoint étranger, choix individuel de la personne», précise Gloria
Herpin. Certains Français originaires des anciennes colonies se sont
vus ainsi brutalement retirer leur nationalité (
Libération du 4 décembre 2006).
Violent. Dans une chemise cartonnée, Brigitte Abitbol
transporte des documents prouvant que ses ancêtres ont bien été
Français. Ainsi, des photos de ses deux grands-pères, l’un en uniforme
de l’armée française, l’autre ceint de son écharpe de maire de
Laghouat - une oasis du Sud algérien où vivait la famille -, une
brochette de décorations, dont la Légion d’honneur, au plastron. Cette affaire a réveillé chez elle une colère ancienne.
«Tout est ressorti», reconnaît-elle. L
’échange avec les agents du tribunal a dû être particulièrement violent. Affirmant s’être fait
«insulter gravement», la
«dame de l’accueil» a déposé contre elle une main courante au commissariat.
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