
Camus, « le premier homme » algérois
Elle a 60 ans environ. Elle est vêtue d’une jupe noire et d’un tee-shirt blanc et porte son sac en bandoulière, tout serré contre elle. Mais, dans son regard, soudain, on sent passer l’effroi.
L’effroi et la honte.
On est en juillet 2006, à Roissy, au comptoir Air France d’un vol en partance pour Alger, et la personne qui accompagne cette Algérienne qui retourne au pays vient de lâcher à l’hôtesse l’indicible : « C’est compliqué pour elle de voyager seule. Elle ne sait ni lire, ni écrire. » On observe la femme ainsi réduite, en une phrase, une seule, à sa condition d’illettrée et on ne peut s’empêcher de penser à la mère et à la grand-mère d’Albert Camus, toutes deux analphabètes. Oui, Albert Camus, ce « monument » de la littérature française, a passé son enfance dans un appartement misérable d’Alger, dans lequel aucun livre n’avait jamais pénétré. Obligatoirement, cela laisse des traces. Des humiliations ravalées, des affronts essuyés. Des références à jamais absentes. Le sentiment, surtout, de ne pas être comme les autres. D’être à part. À part, avec cette mère taciturne, à demi-sourde et ayant des difficultés de langage. Cette mère « qui ne connaissait pas l’histoire de France, un peu la sienne, et à peine celle de ceux qu’elle aimait ». À part, aussi, différent, avec cette grand-mère autoritaire, qui dictait la loi à la maison. Empêchait le petit Albert de traîner dans la rue, l’obligeant parfois à faire des siestes à ses côtés dans la moiteur de l’été, à sentir près de lui « l’odeur de chair âgée ». À part, enfin, dans ce petit trois-pièces pouilleux où vivaient également son frère aîné, Lucien, et leur oncle, drôle de hère, sourd lui aussi, qui vivait avec son chien et emmenait Albert à la chasse « entre hommes », près d’Alger, ou à la plage des Sablettes. Une plage dont il ne subsiste aujourd’hui qu’un mince ruban de sable, longé de rochers, et qui a été recouverte aux trois quarts par une route à quatre voies avec en fond de paysage les trois colonnes bétonnées et imposantes du monument des Martyrs. Dans l’Alger d’aujourd’hui, rares sont ceux qui connaissent encore Albert Camus. Ce n’est pas comme Zinédine Zidane, autre Français aux racines algériennes, dont on voit la photo s’étaler sur des affiches de
La terre d’Algérie fut pourtant pour Camus sa « vraie patrie », « la terre du bonheur, de l’énergie, et de la création », celle où il a découvert pêle-mêle sa vocation d’écrivain, sa vulnérabilité - notamment lorsqu’il est atteint de tuberculose -, connu ses premiers émois amoureux et sensuels et cette rage de se distinguer, d’« arracher cette famille pauvre au destin des pauvres qui est de disparaître de l’histoire sans laisser de traces ». Mais cette « terre splendide et effrayante » fut aussi celle du questionnement, elle correspondit à l’éveil de sa conscience politique - il adhère au Parti communiste en 1935 avant de s’en éloigner - puis devint une terre de déchirement pour celui à qui on a reproché de ne pas soutenir assez les nationalistes algériens et à qui certains reprochent encore de n’avoir jamais, ou si peu, mentionné dans son oeuvre les Algériens, ceux qu’on appelait à l’époque les « indigènes ». Signe que les temps changent ? En avril, dans cette Algérie indépendante qu’il n’aura pas connue, un colloque « international » sur « Albert Camus et les lettres algériennes : l’espace de l’inter-discours » a été organisé à Tipasa. La fin d’un tabou ? Décrispation en tous les cas, à une époque où le président algérien Abdelaziz Bouteflika ne cesse de vouloir réactiver la polémique sur le rôle de la colonisation française. « Camus est dans l’imaginaire algérien, même si on ne le lit plus dans les établissements scolaires et dans les facultés », analyse aujourd’hui Afifa Bererhi, coordinatrice du colloque. « S’il a été tant contesté à une époque, c’est parce qu’il a provoqué une très grande déception, il a été considéré comme un traître. Mais la lecture idéologique de Camus est aujourd’hui secondaire, c’est le côté esthétique qui est privilégié », précise cette Algéroise qui dirige le département de français de l’université d’Alger. Sa manière de chanter les beautés de ce pays, « les enchantements solaires » et « les ivresses maritimes », de décrire les odeurs mêlées de la rue algérienne est donc reconnue. Ainsi, à Tipasa, à une heure d’Alger, au milieu de ces ruines romaines qui ont tant inspiré Camus, la responsable du site propose de faire venir le guide - aujourd’hui à la retraite - qui a assisté à l’installation de la stèle érigée en hommage à l’écrivain.
Mais à Alger, pas une plaque, pas une référence. Dans l’ancienne rue de Lyon, devenue rue Mohammed-Belouizdad, les commerçants interrogés aux environs de la supposée demeure d’enfance de l’auteur de
Une nouvelle vie commence. Tous les matins, voyageant souvent sur le marchepied du tramway, Camus se rend au grand lycée d’Alger, rebaptisé Bugeaud en 1930, au sud de Bab-el-Oued. Il découvre que tout le monde n’y est pas aussi pauvre qu’à Belcourt, lui qui hésite à écrire la profession de sa mère, femme de ménage, sur les fiches de renseignement. « Bébert » devient un mordu de football, s’entraînant durant la récréation avant d’entrer au Racing universitaire d’Alger, le RUA. Le lycée est toujours là, façade imposante et blanche, face à la rade d’Alger. Mais il n’y a aucune trace du passage de Camus. À côté, le jardin Marengo n’a pas bougé. Mais on n’y voit aujourd’hui que des hommes assis, seuls, sous les bananiers. La plage Padovani n’est plus fréquentée, en ce mois de juillet, que par des jeunes garçons qui se baignent tandis que quelques femmes voilées restent en retrait sur le sable. À dix minutes, l’église Notre-Dame-d’Afrique où le jeune Camus se rendait parfois avec des amis domine toujours la baie d’Alger. Mais les escapades canailles dans les bars frais de Bab-el-Oued, où les hommes commandaient une anisette et les femmes un sirop d’orgeat, ne pourraient plus avoir lieu aujourd’hui : le quartier est devenu islamiste. Les inscriptions sur les murs - Forza Ussma (« Vive Oussama ») -, de même que la tenue des femmes - pour certaines voilées de la tête aux pieds, en noir - ne laissent aucun doute. Aucune trace non plus du passage de Camus dans l’ancienne rue Charras, où Edmond Charlot, qui l’édita, tenait une librairie-bibliothèque, au 15 bis. Seul clin d’oeil dans ce lieu qui fut si important pour l’écrivain : de jeunes Algériens vendent sur les marches des livres d’occasion. Dans le tas, entre un exemplaire d’un livre intitulé Du léninisme au stalinisme et un dictionnaire de français, Élise, ou la vraie vie, d’Etcherelli, mais pas un Camus...
Anne Fulda, Le Figaro, 03 août 2006
Albert Camus (1913-1960)
"Je pense à Camus : j'ai à peine connu Camus. Je lui ai parlé une fois, deux fois. Pourtant, sa mort laisse en moi un vide énorme. Nous avions tellement besoin de ce juste. Il était, tout naturellement, dans la vérité. Il ne se laissait pas prendre par le courant; il n'était pas une girouette; il pouvait être un point de repère."
Eugène Ionesco
Notes et Contre-Notes
Gallimard, 1962
Albert Camus est né le 7 Novembre 1913 en Algérie d'un père d'origine alsacienne et d'une mère d'origine espagnole. La famille est de condition modeste. Il est le deuxième enfant du couple: il a un frère, Lucien, plus âgé de 4 ans.Son père est mobilisé en septembre 1914. Blessé à la bataille de la Marne, il meurt à Saint-Brieuc le 17 octobre 1914. Camus n'a donc pas connu son père.
Dès la mobilisation de son mari, Catherine et ses deux enfants vont s'installer chez sa mère à Alger, dans le quartier populaire de Belcourt. Albert et Lucien seront plus éduqués par leur grand-mère, une maîtresse femme, que par leur mère qui abdique toute responsabilité en raison de sa quasi-surdité et d'une difficulté à parler.
A l'école, son instituteur, Louis Germain, le pousse à passer le concours des bourses: il pourra ainsi poursuivre ses études au lycée et à l'université. Il lui garde une telle reconnaissance qu'il lui écrira en 1957 lorsqu'il recevra le Prix Nobel de Littérature.
Journaliste, écrivain, passionné de théâtre, il marque la vie culturelle française de 1936 à 1960.
Comme tous les Français d'Algérie, il est traumatisé par la guerre d'Algérie dont il ne verra pas le dénouement tragique. Le 4 Janvier 1960, il trouve la mort dans un accident de voiture.
SES CITATIONS
« Le bonheur est la plus grande des conquêtes, celle qu'on fait contre le destin qui nous est imposé. »
[ Albert Camus ] - Extrait des Lettres à un ami allemand
« Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou. »
[ Albert Camus ] - Extrait des Carnets
« Les doutes, c’est ce que nous avons de plus intime. »
[ Albert Camus ] - Extrait des Carnets
« Si l'homme échoue à concilier la justice et la liberté, alors il échoue à tout. »
[ Albert Camus ] - Extrait des Carnets
« L'homme du siècle demande des lois et des institutions de convalescence, qui le brident sans le briser, qui le conduisent sans l'écraser. »
[ Albert Camus ] - Extrait des Réflexions sur la peine capitale
Nier
« Je puis nier une chose sans me croire obliger de la salir ou de retirer aux autres le droit d’y croire. », Caligula, 1944
Voler
« Gouverner, c’est voler, tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour moi je volerai franchement. », Caligula, 1944
Son oeuvre.
- Réflexions sur le terrorisme- La Baleine
- Chroniques Algériennes
- L’état de siège
- Actuelles
- Discours de Suède
- Le Premier Homme
- Les Justes
- L’Etranger
- Lettres à un ami allemand
- Réflexions sur la peine capitale
- L’envers et l’endroit
- Le mythe de Sisyphe
- Les possédés
- La peste
- Journaux de voyage
- Caligula
- La chute
- L’homme révolté
- Noces
- Le malentendu
- Carnets
- L’exil et le royaume
- Requiem pour une nonne
La liberté est un bagne aussi longtemps qu'un seul homme est asservi sur la terre.
N'attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours.
Nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie.
Seule la vérité peut affronter l'injustice. La vérité, ou bien l'amour.
Ce n'est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu'elle exige.
| Par Cyrano Quand Albert Camus enseignait le français à Oran |
Entretien avec Catherine Camus. Le 28 novembre 2006 Catherine CAMUS est intervenue à la Cité du livre à Aix en Provence, à propos de son père Albert Camus et de son œuvre. Catherine Camus dit être venue pour « parler de mon père ».dont elle a fait publier son dernier ouvrage à titre posthume Le premier homme (Gallimard 1994). Elle pense qu’il faut « extraire la culture des cotes privées parisiennes. La culture dit-elle est une ouverture, un accès à la tolérance, pas une accumulation de savoirs. » http://dzlit.free.fr/acamus.html#070108 ![]() Editoriaux, dessins humoristiques, comptes-rendus d’audience , le procès intenté par des organisations musulmanes contre Philippe Val, directeur de Charlie Hebdo, à la suite de la publication par l’hebdomadaire satirique des caricatures de Mahomet , a fait « la une » de la presse française. Le refus de céder à la peur et de pratiquer l’autocensure a, en France, des racines profondes parmi lesquelles on se doit de citer Albert Camus, le journaliste et le résistant. « Ne dites pas à un fanatique qu’il est fanatique, il le prendrait très mal »(1) L’auteur de L’étranger et de La peste , le penseur du Mythe de Sisyphe a été, on le sait, un grand résistant de 1942 à 1944 en dirigeant Combat, journal clandestin. On sait que pendant la guerre d’Algérie , il a condamné le terrorisme responsable de tueries de civils. |
La lecture d’un essai récent de Jean Daniel m’a poussé à consulter une biographie «monumentale» d’Albert Camus (1) (publiée en 1978) en me polarisant sur sa «période oranaise» (janvier 1941-aôut 1942). En 1941, Albert Camus a été pendant quelques mois mon professeur de français, dans les conditions très particulières du régime de Vichy. Cet article pourrait, on en découvrira la raison, être intitulé plaisamment «Camus et moi». 
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